Je
serais peut-être plus seule
Sans la solitude
Tant à mon sort je me suis faite
:: Ainsi parle
Emily Dickinson dont les fragments de poèmes
introduisent et jalonnent les chapitres de ce
livre au titre un peu étrange. L'auteure,
une linguiste, a voulu mieux cerner un phénomène
en développement dans la société
française contemporaine: les femmes seules.
Elle a cherché ses interlocutrices dans
un environnement campagnard où leur solitude
est encore plus radicale que celle qu'on peut
voir en ville. Les quinze femmes dont elle évoque
les singuliers destins habitent toutes des maisons
isolées en pleine nature. Les trouver n'a
pas été facile et elle a mis deux
ans pour les interroger.
:: Le terme de
«solitude» est ambigu: il peut signifier
souffrance, si l'on pense à la solitude
des vieux ou des exclus; mais aussi sérénité,
si la solitude accompagne une retraite; elle peut
vouloir dire force, si elle est synonyme d'autonomie,
ou désigner une disposition pathologique,
celle du misanthrope; elle peut être une
solitude au milieu des autres, si le-la solitaire
se sent abandonné-e. Philosophiquement,
la solitude peut être une transgression,
si l'on estime que l'être humain est un
animal social ; ou une force morale, si l'on trouve
la société corruptrice.
:: Mais revenons
à nos quinze solitaires: on pourrait les
classer en trois genres, non exclusifs les uns
des autres. Pour les unes, les artistes, la solitude
est nécessaire à leur accomplissement
dans une oeuvre créatrice ou, pour les
religieuses, dans la prière. Pour d'autres,
la solitude est survenue suite à une fracture
de la vie, un grand deuil par exemple; elles l'acceptent
et la gèrent comme un état durable.
Pour d'autres encore, la solitude est réparatrice,
elle les aide à se retrouver elles-mêmes.
:: Dans leur
isolement, ces femmes échappent aux pouvoirs
des hommes, de la famille, de la consommation,
des médias, de la modélisation.
Mais elles passent par de grandes épreuves
et vivent souvent dans la précarité
et l'inconfort. Il faut du courage pour vivre
seule, même si l'on a choisi librement ce
mode de vie.
:: Une fois encore,
je ne peux qu'admirer la singularité de
chacun de nos chemins d'existence…